Christine Boutin : une déconcertante libertéExtrait de l'ouvrage Qu'est-ce que le Parti Chrétien-Démocrate ?
PCD© Stanislas Maillard pour l’Information citoyenne, l’Archipel, 12-2009
Cohérente. À qui regarde de près la trajectoire de Christine Boutin, l’adjectif s’impose. Bien avant ceux habituellement accolés au personnage : sincère, passionnée, fonceuse, bouillonnante, courageuse pour le meilleur ; bigote, fanatique ou simplette pour le pire. En une trentaine d’années, l’obscure élue d’une petite commune des Yvelines, de son propre aveu « sans fortune, sans relations dans les cercles dirigeants et sur qui personne n’aurait misé un kopeck », s’est faufilée jusqu’au-devant de la scène politique sans rien sacrifier de ce qui l’a poussée à s’engager. Bien sûr, il y a eu des révisions, des revirements. Conseillère municipale, maire, conseillère générale, député, candidate à la présidence de la République, ministre et chef de parti… Pour une personne qui à l’origine se disait prête à « s’engager localement pour servir le bien commun, mais surtout ne pas faire de politique », l’évolution est notable.
« Après avoir été de ces gens qui ne veulent pas faire de politique pour ne pas se salir les mains », elle convient aujourd’hui que « toute vie collective, même la plus primitive, a sa face politique. Et que les chrétiens doivent y aller, même au risque de se tromper, s’ils veulent que les valeurs auxquelles ils tiennent soient prises en compte dans le débat national. »
Petit caillou
« En toute chose, affirme Christine Boutin, je suis le même fil rouge : affirmer la primauté de la dignité de la personne humaine, défendre la vie de la conception à la mort naturelle, à commencer par celle des plus faibles. » Facile à tourner en dérision s’il est réduit aux échos tumultueux d’une lutte contre l’avortement et la contraception chimique ou contre le mariage des homosexuels et l’adoption d’enfants par des couples du même sexe, ce principe fondamental, maintes fois caricaturé, est la clé de lecture de son engagement. C’est la boussole qui lui a permis d’affronter les coups, y compris ceux venus de son propre camp, de prendre parfois le risque de la rupture sans jamais perdre le cap. Turbulente, elle ne manque pas une occasion de marquer sa différence, d’être « le petit caillou dans la chaussure » qui oblige la droite à marcher différemment.
Pour ne parler que des dernières années, à l’égal de Martin Hirsch qu’elle apprécie modérément par ailleurs, elle applique scrupuleusement pour elle-même le souhait réitéré de Nicolas Sarkozy à ceux qu’il rallie à sa cause : elle reste elle-même, ne renie pas ses convictions. Au risque d’agacer sérieusement le président et ses collègues. Alors qu’elle est au gouvernement, elle ne se prive pas d’intervenir publiquement sur des sujets qui lui tiennent à cœur mais qui ne relèvent pas de sa compétence ministérielle. Par exemple, en 2008, elle lance une pétition contre la légalisation du recours aux mères porteuses. En novembre 2008, entraînés par son suppléant Jean-Frédéric Poisson et par Marc Le Fur, vice-président de l’Assemblée nationale, une soixantaine de députés de la majorité publient une tribune dans la presse régionale et nationale intitulée « Le travail du dimanche, une mauvaise idée ». Bien qu’il s’agisse pour Nicolas Sarkozy d’un projet emblématique, elle soutient publiquement l’initiative… Le 3 février 2009, alors que les prérogatives de son ministère ont été amputées du secrétariat d’État à la Ville, elle déclare devant les militants du Forum des républicains sociaux (FRS) que sa « liberté de parole est redevenue totale ». Et elle ne tarde pas à user de cette liberté dont, à vrai dire, elle ne s’est jamais totalement départie. Car, s’il n’est pas dans ses manières de « cracher dans la soupe » (l’abandon d’un livre sur son passage au gouvernement, commandé par un éditeur, en témoigne), elle semble en revanche prendre parfois un malin plaisir à mettre les pieds dans le plat. Ne serait-ce que pour casser « ces multiples boîtes qui ne [lui] correspondent pas » où elle craint d’être enfermée.
Début mars 2009, quand Nadine Morano, secrétaire d’État à la Famille, confirme que son avant-projet de loi « relatif à l’autorité parentale et aux droits des tiers » (annoncé par Nicolas Sarkozy le 13 février 2009) concerne aussi les familles homoparentales, elle proclame : « Je n’accepterai pas que l’on reconnaisse l’homoparentalité et l’adoption par les couples homosexuels de façon détournée, en le glissant dans une loi sur le statut de beau-parent […]. » Une fois « virée » du gouvernement, alors même qu’elle espère encore du président de la République une nomination intéressante, elle n’hésite pas, en août 2009, à critiquer vertement l’intégration de Philippe de Villiers au comité de liaison de la majorité présidentielle. Enfin, le 10 décembre 2009, elle dénonce le débat sur l’identité nationale comme « un piège qui ne peut que redonner de l’oxygène au Front national » et elle souhaite « qu’on y mette fin le plus rapidement possible », au nom de l’intérêt général.
Un drôle d’engrenage
La politique comme service du bien commun est une idée qui a accompagné l’enfance de Christine Boutin. Son grand-père, Jacques Durand-Lemazurier, candidat du Rassemblement des groupes républicains et indépendants français, s’efforçait de perpétuer avec l’aide de son gendre, journaliste parlementaire, une tradition familiale de notables ruraux fortement impliqués dans la vie locale et qui donnèrent plusieurs maires à la commune de Reuilly (Indre) entre 1802 et 1908. Son père, Xavier Martin, cessa toute activité politique et quitta le journalisme quelques années après la mort subite de son épouse, mère de Christine et de sa sœur Catherine. Toujours présente dans les conversations des adultes, la politique ne s’imposa pas avec évidence comme une activité possible. Des études menées tambour battant, la nécessité de s’assumer très tôt économiquement, un mariage très jeune avec Louis Boutin en juillet 1967, reléguèrent la politique au rayon des souvenirs, tout comme la religion.
En 1975, quand elle apprend « en écoutant Europe 1 » que la France vient d’adopter une loi autorisant l’avortement, Christine Boutin est une jeune catholique non pratiquante, mère de trois enfants, nés entre1968 et 1973. Elle vient tout juste de retrouver un métier, avec un poste au Crédit agricole qui promet d’être passionnant et prenant. Elle n’a encore jamais milité et n’envisage pas de le faire, mais elle s’interroge : « Comment a-t-on pu en arriver là ? Et, qu’ai-je fait moi-même, pour que cela ne se produise pas1? » Un an plus tard, encouragée par son mari, elle renoue avec la tradition familiale. Accompagnée de son petit dernier, elle pousse la porte de la mairie d’Auffargis, petite commune des Yvelines où la famille s’est installée deux ans auparavant. Elle propose ses services au maire, Bernard Levêque, qui s’apprête à mener une nouvelle campagne pour l’élection municipale. En mars 1977, sans avoir jamais appartenu à aucun parti, elle se retrouve ainsi adjointe au maire, déléguée aux affaires sociales et à la famille. En 1979, elle est première adjointe… Elle ne se doute pas encore qu’elle est entrée dans un drôle d’engrenage. Il va la mener de la mairie (1980) au conseil général (1982), à l’Assemblée nationale (1986) puis au gouvernement (2007).
L’arrivée au pouvoir de l’Union de la gauche en mai1981 achève de la convaincre de la nécessité de s’engager plus radicalement en politique. « Élevée dans la peur du communisme », elle réagit en deux temps. D’abord « abattue », « effrayée », elle espère un sursaut des politiciens professionnels, l’organisation d’une opposition forte. Voyant que rien ne se passe, en tout cas pas assez vite à son goût, elle décide de monter au créneau et saisit la première occasion qui se présente : l’élection cantonale de 1982 dans le canton de Rambouillet où la droite ne se bouscule pas pour affronter le seul candidat en lice, le député socialiste Guy Malandain, lui aussi conseiller municipal d’Auffargis depuis 1977. Aujourd’hui elle reconnaît d’elle-même ce qu’il y avait de puéril et d’excessif dans cette crainte du communisme, mais c’était bien à l’époque le sentiment de beaucoup de paisibles citoyens élevés dans un milieu de droite traditionnel. Et peu importe puisque, finalement, elle fut élue et que ce fut le vrai début de sa carrière politique.
Retour à la foi chrétienne
Elle plonge, avec autant d’angoisse que de bonheur, dans une nouvelle vie qu’elle mène parallèlement à sa carrière professionnelle grâce au soutien sans faille de son mari. Enthousiaste, elle éprouve cependant très vite les petitesses, pour ne pas dire les bassesses du monde politique. Comme lorsque, en 1983, l’UDF la pousse à se présenter à la mairie de Rambouillet en se gardant bien de lui dire que le maire sortant UDF, Mme Patenôtre, a déjà négocié avec le RPR son retrait en échange d’une place éligible aux élections européennes. Comme aux législatives de 1986 où, devant le refus2 de l’UDF de la placer en position éligible sur la liste RPR-UDF des Yvelines, elle constitue sa propre liste avec le soutien de Raymond Barre. Elle se bat à chaque fois avec énergie, s’impose, trace son chemin.
Un chemin où elle a croisé celui de la foi. Passé la joie de l’élection, Christine Boutin est en effet prise de vertige. La charge l’impressionne. Alors qu’elle s’interroge sur le sens de ses trois victoires électorales successives, elle se souvient d’une vieille dame, grand-mère d’une de ses filleules, qui lui a parlé un jour de l’étrange vie de Marthe Robin. « Fondatrice de l’œuvre des Foyers de charité, cette femme a vécu pendant des années en ne se nourrissant que de l’eucharistie quotidienne et portait tous les Vendredis saints les stigmates de la passion du Christ. J’avais été étonnée qu’on puisse croire à de telles fariboles. Mais j’avais aussi été impressionnée par son discours sur le bienfait des retraites qu’on pouvait faire dans ces foyers. » Renseignement pris, elle découvre que l’œuvre existe toujours. Encadrée par l’Église catholique. Elle inaugure son mandat de député par une retraite silencieuse dans un de ces foyers des Yvelines : méditation, conférences, prière… Une deuxième expérience au foyer de Tressaint, près de Dinan en Bretagne, confirme son impression. Elle en revient transformée. « C’est au cours de ce séjour que je me suis vraiment convertie », écrit-elle en 2006 dans Je ne suis pas celle que vous croyez. Le prédicateur, le père van der Borght, remit en cause « tous les préjugés que j’avais pu accumuler sur les catholiques au fil des années […]. Il nous démontra qu’être catholique c’était avant toute chose un hymne à la joie, un sens de l’accueil, une exigence de soi et de l’humanité. » Depuis, elle n’a pas fini une année sans avoir passé au moins une semaine en retraite. Son adhésion au Christ est pour elle source d’exigences mais aussi d’une « très grande liberté de ton et de conviction » qui lui permet « de regarder celui qui est différent de moi comme une personne digne de respect car lui aussi est autant aimé de Dieu que moi. Quant aux convictions, il est nécessaire, pour pouvoir exercer sa liberté et mettre en œuvre sa capacité d’analyse, que toutes puissent s’exprimer : il faut que les choses soient dites pour permettre à l’autre d’exercer sa responsabilité, sa liberté. » Voilà qui éclaire d’un autre jour son style en politique et son itinéraire.
Le combat pour les faibles et les vulnérables
Un chemin parsemé d’éclats et d’embûches, mais aussi d’expériences, de rencontres « exceptionnelles » et de réalisations dont elle pourrait légitimement se prévaloir. On pense, bien sûr, à la loi instituant le droit au logement opposable qu’elle a été la première à proposer en 2005, au lancement – début novembre2008, dans sept départements – d’un dispositif expérimental de logements temporaires individuels et de places en centres d’hébergement pour aider les sortants de prison à se reloger et contribuer ainsi à éviter la récidive. « Une goutte d’eau dans l’océan, déclare alors un responsable de l’Observatoire international des prisons, mais qui a au moins le mérite d’exister. »
Ces innovations sont nées de la confrontation de ses convictions à son expérience d’élue de terrain, complétée par le travail d’enquête mené au sein des groupes d’études et missions parlementaires qu’elle a fréquentés ou animés, ou qui lui ont été confiés en raison même de ses choix personnels. Christine Boutin n’est pas une dogmatique, plutôt une passionnée pragmatique. Elle passe la plus grande partie de son premier mandat à acquérir les compétences nécessaires pour intervenir à bon escient dans les domaines qui la préoccupent. Dès 1986, elle est coprésidente du « groupe d’études parlementaire pour favoriser l’accueil de la vie ». Puis, elle élargit son champ d’intervention à la bioéthique (les premières lois ont été votées en 1994). Un voyage d’études aux États-Unis, en 1990, au cours duquel elle a noué de nombreux contacts et visité plusieurs laboratoires engagés dans des recherches en biologie, l’a convaincue de l’urgence. Entre mai 2000 et février 2001, elle est secrétaire de la commission d’enquête parlementaire préparatoire au projet de loi de révision des « lois bioéthiques » adoptées en juillet 1994. D’octobre 2003 à juin 2004, elle est vice-présidente de la mission d’information parlementaire sur l’accompagnement de la fin de vie. En janvier 2005, elle dépose une proposition de loi « tendant à favoriser l’aide aux femmes enceintes en difficulté », et à « prévenir le recours à l’IVG ».
Mais, d’abord, il s’agit pour elle de connaître et de comprendre. « En 1988, je ne connaissais pas la position de l’Église. Je rencontrais des scientifiques afin d’établir un dossier de données médicales et rationnelles. » Jacques Testard, Monette Vacquin et Bernard Edelman figurent parmi ses contacts privilégiés. Ils lui font rencontrer d’autres scientifiques, inquiets des dérives possibles de la recherche sur l’humain. Les conclusions de leurs travaux amènent le président Mitterrand à ajourner son projet de loi bioéthique prévu en 1989 pour célébrer avec force et symbolique le bicentenaire de la Révolution. Malgré les mises en garde de son entourage, qui craint qu’elle n’apparaisse comme « la » député anti-IVG, elle rencontre en 1992 le professeur Lejeune qui l’encourage à creuser les questions de la bioéthique et lui fait découvrir les textes pontificaux.
Après avoir constaté la méconnaissance et le peu d’intérêt de la majorité des élus sur le sujet lors du vote de l’Assemblée de 1992, elle fonde en 1993 l’Alliance pour les droits de la vie. L’association sert trois objectifs : développer l’écoute, le conseil et l’aide aux personnes vulnérables ou souffrantes confrontées à des drames mettant en jeu la vie et la dignité humaines ; lancer des campagnes nationales d’information du public et d’interpellation des décideurs ; encourager les échanges et la réflexion pour tenter de résoudre les questions humaines inédites posées aujourd’hui par l’évolution de la science, des techniques et des mœurs dans le respect de la dignité et de la vie de chaque personne. En1995, Jean-Paul II la nomme «consulteur»auprès du Conseil pontifical pour la famille. Elle y fera par la suite « quatre ou cinq interventions ». En 1997, avec Étienne Pinte, député- maire RPR de Versailles, et plus d’une centaine de députés, elle collabore à la rédaction du rapport «Osons la famille» (quarante propositions pour une politique familiale).
L’affaire du Pacs
Ce travail sur la bioéthique, dont la question de la procréation médicalement assistée, et celui en faveur de la famille l’amènent à se poser la question du mariage et du statut des couples dans la société. « En 1998, je ne pouvais que constater les inégalités de droits qui existaient pour les couples de même sexe. J’étais convaincue qu’il fallait rétablir l’égalité entre chaque personne, quelle que soit son orientation sexuelle. Mais j’étais aussi convaincue que cela était possible sans créer un statut particulier pour les homosexuels, qui fragiliserait les bases de notre pacte social, fondé sur la différence des sexes, et que d’ailleurs la plupart ne demandaient pas. »
En 1998, donc, « missionnée » par ses collègues de l’opposition, elle se mobilise contre le Pacs en commission autant qu’en séance avec de multiples propositions d’amendements qui toutes seront rejetées. Elle ferraille tant et si bien qu’à l’occasion d’une séance hebdomadaire de questions au gouvernement, le Premier ministre Lionel Jospin – excédé et mis en difficulté sur la réforme de l’audiovisuel qui tarde – en profite pour dénoncer le retard pris par le débat sur le Pacs. Il en attribue la responsabilité à « une obstination dans l’obstruction » menée par « un député marginal sur ces questions et outrancière dans ses réponses ».
Certes, quelque temps auparavant, elle avait discouru à la tribune de l’Assemblée nationale pendant cinq heures et vingt-cinq minutes à la demande de ses collègues députés de l’opposition pour défendre une motion de procédure contre le texte du Pacs, mais cela n’enlève rien à l’inélégance de l’attaque personnelle d’un Premier ministre à court d’arguments. Elle s’effondre et ses larmes seront très médiatisées. Aujourd’hui, Christine Boutin affirme avoir « pardonné ». À l’époque et plus tard encore, elle concentre sur sa personne l’expression de toutes les frustrations et blessures réveillées par ce débat. Le 27 janvier 2002, des militants d’Act Up perturbent son grand meeting du Zénith à Paris pour le lancement de sa campagne à l’élection présidentielle et déploient une gigantesque banderole où il est écrit « homophobe ». Quelques jours plus tard, elle est réveillée à 6 heures du matin aux cris de : « Boutin réveille-toi, les pédés sont chez toi ! », ou encore : « Boutin homophobe ! » Dix ans plus tard, elle ne renie pas son opposition d’alors, mais le propos est plus mesuré. Elle reconnaît que le Pacs n’a pas tué le mariage, que son adoption n’a pas ouvert la voie au mariage homosexuel et surtout, constatant comme tout le monde que les homosexuels sont loin d’être majoritaires parmi les pacsés, elle y voit la preuve que cette loi n’était pas vraiment attendue par ses destinataires. En outre, elle met aujourd’hui en garde contre les carences de ce statut qui en cas de séparation « protège moins bien le plus faible des partenaires, en général la femme, qu’un mariage en bonne et due forme ». Fait que la plupart des avocats spécialistes du droit de la famille confirment. En revanche, elle récuse toujours l’accusation d’homophobie : « C’est une position raciste, inacceptable, en contradiction totale avec ce que je crois profondément : tout homme est aimé par Dieu, sans distinction. Enfin, je ne vois pas ce qu’il y a d’homophobe dans le fait de dire qu’un enfant a besoin d’un papa et d’une maman. »
Le combat contre l’exclusion
À l’époque, alors que le débat fait rage, la député est déjà aussi impliquée ailleurs. Avant même d’avoir acquis compétence et notoriété sur les questions de la famille et de la bioéthique elle a abordé un autre problème de société où la dignité de l’homme est tout autant en jeu.
Depuis sa rencontre avec un aumônier de la prison de la Santé, en 1992, elle se préoccupe du sort des prisonniers, de la question de la peine et de la réinsertion. Elle a été « révoltée » par ce qu’elle a pu apercevoir et pressentir au cours d’une visite clandestine à la maison d’arrêt parisienne. Patiemment, elle se met au travail, pousse ses collègues députés à s’intéresser à la question. Les choses lui semblent prendre tournure quand, de février à juin 2000, elle est secrétaire de la commission d’enquête parlementaire sur la situation dans les prisons. De 2002 à 2007, elle préside le groupe d’études parlementaire sur les conditions carcérales et les prisons. Mais la cause n’est pas vendeuse et, même, plutôt contre-productive d’un point de vue électoral. Peu de choses ont été entreprises.
Aujourd’hui encore, « en désaccord total avec Sarkozy sur la question », elle s’en insurge : « Seulement quelques mesurettes. Alors qu’il y a urgence à mettre fin à ces conditions scandaleuses, indignes. Et il ne suffit pas d’améliorer la détention. Il faut une réflexion plus large sur le sens de la peine, sur la justice et notre système judiciaire. La prison est le révélateur d’une société. Il y a donc urgence. »
En 2003, son expertise des questions de société est largement reconnue dans les milieux parlementaires. Après avoir été rapporteur à l’Assemblée du budget de l’action sociale, de la lutte contre l’exclusion et de la ville, elle se retrouve parlementaire chargée de mission auprès du Premier ministre. À la demande de Jean-Pierre Raffarin elle doit formuler des propositions pour rendre plus efficace la lutte contre l’exclusion. Remis en septembre, son rapport, intitulé « Pour sortir de l’isolement, un nouveau projet de société », préconise notamment la création d’un « dividende universel ». Versé à tous, y compris les prisonniers, il se substituerait à toutes les aides sociales existantes.
Plus Christine Boutin marque sa différence, affirme ses valeurs, plus on peut s’étonner de sa présence et de celle de son parti dans le sillage d’un président plus enclin à faire des cadeaux fiscaux qu’à aider les exclus, plus souvent dans la planète « people » que dans le calme des monastères, plus…
On pourrait évoquer à l’infini les différences, voire les contradictions, rappeler aussi qu’en décembre2008, interrogée par un journaliste de l’hebdomadaire Le Point sur un possible désaccord avec le président qui lui avait fait avaler quelques couleuvres et refusait de la recevoir, elle soupirait : « Mon secteur d’activité ne l’intéresse pas. Le logement n’intéresse ni Fillon ni Sarkozy. […] Jamais le mot logement n’a été prononcé par le président au cours d’une conférence de presse. Et je ne parle pas des sans-abri. » Rien n’y fait. Trois ans après son ralliement à celui qui n’était encore que candidat à la présidence, critique et loyale, elle fait encore allégeance.
Associée par raison
La vérité est qu’elle a très vite appris à analyser les rapports de force et à en jouer pour se maintenir et faire avancer ses idées. « J’ai commencé ma vie de député par la perte de mes illusions », avoue-t-elle dans son livre-confession avant de rappeler que début 1986, appuyée par Raymond Barre, candidate dissidente dans les Yvelines, elle a fait campagne contre l’idée de cohabitation et que son premier acte à l’Assemblée a été de voter la confiance à Jacques Chirac, apôtre de la cohabitation. Après avoir très vite mesuré qu’un député isolé ne peut pas grand-chose. Réintégrée dans l’UDF, elle a pu développer son travail en faveur de la famille. En 2007 comme en 2009, l’analyse et la démarche sont à peu près similaires : « Je me suis associée par raison, se défend-elle, le système du quinquennat, contre lequel j’avais voté, accentue la polarisation droite-gauche du pays et ne laisse que peu de place aux petites formations. Les Français ont voté pour, je suis obligée d’en tirer les conséquences pour le courant que je représente. » Et puis, reconnaît-elle, il y a le facteur humain. « Nicolas Sarkozy est un homme très intelligent et assez fascinant. C’est un génie, avec ses deux faces. Si je me suis ralliée à lui, c’est parce qu’il me paraissait le seul homme capable d’unir la droite. » Et la présidente du PCD est, et a toujours été, une femme de droite, intellectuellement, viscéralement de droite. Mais « une droite humaine », aux antipodes de la droite libérale parce que, insiste-t-elle, « avec le libéralisme, nous allons vers une civilisation de barbares ».
Persuadée que cette évolution n’est pas inéluctable, que l’alternative ne saurait consister uniquement entre le libéralisme et la gauche, elle se bat pour faire exister une autre voie. C’est dans cet esprit qu’elle a travaillé à la création, sous les auspices de la Fondation de France, d’une fondation pour la dignité humaine et qu’elle a fini par accepter3 de Nicolas Sarkozy la mission de formuler des propositions sociales pour une gouvernance mondiale. C’est pour cela aussi qu’elle a mis le PCD en ordre de bataille pour les élections régionales et a exigé de l’UMP un bon nombre de places éligibles pour ses militants sur les listes communes4. Manière de rappeler aux citoyens comme aux caciques de la droite : « Je ne suis pas celle que vous croyez. »
Stanislas Maillard
1. « Aujourd’hui, je crois que je voterais la dépénalisation de l’avortement car je ne peux pas admettre qu’on laisse une femme avorter sans soutien médical. Mais je continue à penser que l’interruption de grossesse est un échec total » (La Croix, 12-13 décembre 2009).
2. Refus inspiré, pense-t-elle, par Giscard d’Estaing vexé qu’elle ait vite déserté en 1982 son « Conseil pour l’avenir de la France » qu’elle a perçu comme un salon des vanités. « Je n’allais pas épuiser mon énergie au service d’un homme incapable de répondre clairement à une simple question. » En substance, la question était : Serez-vous candidat en 1988…?
3. Après son éviction du gouvernement, Christine Boutin refuse publiquement le poste très convoité d’ambassadeur au Vatican. Cadeau empoisonné. D’abord le poste est occupé par un diplomate arrivé depuis à peine dix mois et ne sera pas libre de sitôt puisqu’elle ne s’imagine pas exigeant la place. Ensuite, cela ne manquerait pas de consolider son image de « catho de service » dont elle affirme avoir « plus que ras le bol ». De plus, elle le reconnaît, la diplomatie n’est pas son fort : « Je ne suis pas une femme qui se tait. » Enfin, et surtout, cette nomination l’aurait trop éloignée de la scène politique française et l’aurait empêchée d’être présidente de son parti.
4. Stratégie payante, puisque le PCD a obtenu sept conseillers régionaux en 2010.