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Yassir Fichtali : des maths au syndicalisme
Extrait de l'ouvrage Qu'est-ce que l'UNEF ?
2e édition, entièrement revue et augmentée



Premier président de l’Unef après la réunification de 2001 dont il fut un des artisans, Yassir Fichtali a cédé la place à Bruno Julliard en juillet 2005, lequel a été suivi en décembre 2007 par Jean-Baptiste Prévost. Yassir Fichtali dirige aujourd’hui (mars 2010) la fondation d’entreprise du Groupe chèque déjeûner. Il est aussi, depuis mars 2007, maire adjoint de Saint-Ouen (93) chargé de l’action sociale et des politiques d’insertion. Le présent portrait est paru en dans la première édition du livre Qu’est-ce que l’Unef ? (collection l’Information citoyenne – l’Archipel)



Décidé, la démarche souple, il fume des cigarettes de cow-boy, arbore un petit bouc finement taillé, porte jeans et chemises Lacoste. Il professe qu’être président de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) est « certes une responsabilité importante, mais pas une fin en soi ». Il constate qu’une fois « épuisés les charmes de l’aura auprès des copains parce que l’on côtoie directeurs et députés et qu’on rencontre les ministres », il reste une responsabilité « plus lourde à porter que ce qu’on pourrait croire » et, surtout, peu compatible avec des études soutenues. C’est l’histoire d’un jeune étudiant, bon élève d’origine modeste, propulsé en moins de quatre ans du rôle de « délégué de classe prépa » de province à celui de dirigeant du principal syndicat étudiant français.

Yassir Fichtali est né à Antibes (Alpes-Maritimes) le 10 juin 1978. Ses parents, d’une famille de notables d’un petit village situé près de Fez, ont quitté le Maroc en 1959 pour s’installer dans le sud de la France. Ils sont très jeunes et ont déjà un enfant de deux ans. En France, ils se retrouvent confrontés à une réalité sociale nouvelle pour eux. Le père devient chauffeur routier dans une entreprise de bâtiment puis, après un accident, magasinier. Trois autres enfants naissent en France. Ses aînés qui tous ont fait des études encouragent Yassir dans sa scolarité et le soutiennent lorsqu’il s’engage dans le syndicalisme étudiant.

Aussitôt reçu au bac, en 1996, avec la mention « Bien », Yassir Fichtali s’inscrit en classe préparatoire intégrée d’une grande école : « J’étais bon élève et mes profs me conseillaient de faire Maths Sup. M’inscrire à l’Institut national des sciences appliquées, école d’ingénieurs à Lyon (Insa), était un moyen de prendre du recul par rapport à ma famille. Comme j’étais boursier j’avais une certaine indépendance. La première année a été très studieuse. C’était une année probatoire et cela laisse peu de temps pour faire autre chose que travailler. De toute façon, même si j’avais un peu de conscience politique et envie de voir changer des choses, même si je me sentais plutôt de gauche, je n’étais engagé nulle part. »

La découverte de l’action collective

En deuxième année, avec quelques amis, il s’interroge sur le fonctionnement de l’établissement, le manque de relations avec l’université située sur le même campus. Les jeunes « insaliens » comparent leurs droits avec ceux des étudiants voisins et demandent que leur cité, gérée par l’école et non par le Centre régional des œuvres universitaires (Crous), soit réhabilitée. Lors des élections de représentants des étudiants aux différentes instances de l’école et au bureau des élèves, ils provoquent une petite révolution en présentant « Insaliens et citoyens », une liste concurrente de la liste étudiante habituellement seule en lice. « Nous avons mené une vraie campagne, ce qui ne s’était pas vu depuis de nombreuses années. Il y a eu une participation record et nous avons tous été élus. » C’est ainsi qu’il se retrouve vice-président du conseil des études, « sur une place auparavant tenue par une organisation d’enseignants. »

En mars 1998, en prévision des élections des représentants étudiants au Crous, les « insaliens-citoyens » demandent au directeur de l’Insa d’ouvrir un bureau de vote dans l’école. « Cela se justifiait d’autant plus, explique Yassir Fichtali, qu’il y avait un fort taux de boursiers dans l’établissement. » Devant le refus du directeur, les étudiants insistent pour faire respecter leur droit et, de guerre lasse, ils demandent conseil et assistance à l’UNEF-ID (indépendante et démocratique), « tout simplement parce que c’était l’organisation majoritaire et qu’elle représentait un syndicalisme étudiant très actif ». Le syndicat étudiant, « qui y voit une occasion de s’implanter dans le milieu des grandes écoles », accepte de faire liste commune. Ce compagnonnage amène les « insaliens » à constater que leur organisation autonome « demande beaucoup d’énergie pour peu de résultats », mais ils ne vont pas encore jusqu’à se rallier aux voisins.

Trois mois plus tard, Yassir Fichtali anime cependant l’atelier « grandes écoles » lors des premières Rencontres nationales des élus étudiants organisées à Bordeaux par l’UNEF-ID. Puis, en juillet 1998, les responsables du syndicat lui demandent de figurer sur leur liste pour l’élection des représentants étudiants au Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (Cneser).

À la rentrée 1998, les quatre fondateurs de la liste « Insaliens-citoyens » et leurs amis, adhèrent collectivement à l’UNEF-ID et créent dans leur école un « comité d’action syndicale ». La question des bourses et de l’exonération des droits d’inscription pour les boursiers, cruciale dans cette école, sera leur premier et dernier dossier. « En siégeant au Cneser, j’ai appris qu’il y avait tous les ans des crédits alloués aux écoles et aux universités pour permettre d’exonérer les boursiers. Or, nous n’en avions jamais entendu parler à l’Insa. » Cette découverte durcit les relations avec la direction. Très vite, les choses tournent mal. Représentants étudiants et responsables de l’école s’affrontent par journalistes interposés. Le directeur estime que sa réputation est atteinte et finit par ne plus souhaiter autre chose que le départ des gêneurs. « Un contrat pédagogique était en cours de discussion pour que je puisse faire ma troisième année d’école en deux ans, compte tenu de mon engagement. La discussion a été stoppée net et j’ai reçu un avis d’exclusion pour résultats insuffisants. » Au lieu de le « casser » ou même seulement de le freiner, la répression le « dope ». Quatre ans plus tard, il se récrie, encore révolté : « J’avais un engagement qui me plaisait et que j’estimais juste, je n’avais aucune raison de lâcher. »

Au bureau national

Inscrit en licence de mécanique à Lyon I, il s’investit encore plus dans le syndicalisme étudiant et, en décembre 1999, il est élu secrétaire général de la section lyonnaise de l’UNEF-ID. Puis, de décembre 1999 à mars 2000, la lutte contre l’extrême droite lyonnaise lui semble prioritaire et, délaissant ses mandats syndicaux, il adhère au groupe local de la Ligue des droits de l’homme. L’approche de l’élection des représentants étudiants dans les Crous, lui donne « envie de reprendre du service ». Il participe donc, localement, à la campagne de l’UNEF puis est appelé au bureau national du syndicat.

À Paris, on lui confie dans un premier temps l’animation du développement syndical dans un certain nombre d’universités puis la présidence de l’Office national des maisons de l’étudiant (coopératives pour les achats de presse, de papeterie et de photocopies). C’est son premier contact avec l’économie sociale « un des trois piliers du mouvement ouvrier ». En même temps, il reprend sa licence de mécanique à Jussieu (Paris 6) mais ses activités militantes lui font manquer « beaucoup de travaux pratiques ». Et puis, ajoute-t-il, « avec l’UNEF, j’avais découvert beaucoup de choses et j’ai eu envie de m’inscrire aussi en Sciences politiques. Je me suis dispersé, je me suis planté, c’était fatal. » Retour à la voie d’origine mais avec une détermination nouvelle. « Je passe une licence de mathématiques appliquées à l’économie sociale et l’an prochain je présenterai une maîtrise d’économie sociale, je sais maintenant que c’est dans ce secteur que j’ai envie de travailler. »

Au bureau national de l’UNEF-ID, il est l’un des artisans avec Tania Assouline et Alexandre Thiebault, du projet de réunification des deux organisations étudiantes issues de la grande UNEF des années cinquante pour développer parmi les étudiants «un syndicalisme de masse et de conquêtes sociales ». « C’est une question d’état d’esprit, pas de nombre », précise tout de suite Yassir Fichtali pour qui il ne s’agit pas « de se prendre pour une avant-garde ni de s’enfermer dans une logique de tout ou rien ». Le principe de la réunification avait déjà été adopté en 1999 lors du congrès de Toulouse, « mais il y avait toujours quelque chose pour retarder le passage à l’acte. Derrière les arguments idéologiques ou stratégiques, il y avait aussi, pour une bonne part, le poids des relations mouvementées entre les deux organisations sœurs devenues rivales. Pourtant, il suffisait d’être un peu à l’écoute sur les campus pour savoir que nos querelles étaient un repoussoir pour la majorité des étudiants. »

Président de l’UNEF réunifiée

Le congrès de l’UNEF-ID, élargi à des représentants d’associations étudiantes et au collectif Tous ensemble (dissidents l’UNEF-SE et militants de Sud-Étudiants) se réunit à Paris du 28 avril au 1er mai 2001. Il se prononce une nouvelle fois en faveur de la réunification. Dans la foulée, le secrétaire général sortant, Xavier Vuillaume, et d’autres membres du bureau national poussent Yassir Fichtali à se porter candidat pour succéder à Carine Seiler, présidente en fin de mandat. « Cela s’est fait très rapidement car nous étions dans un contexte d’urgence. L’UNEF-ID venait de remporter les élections au conseil d’administration de la Mutuelle des étudiants (MDE) et Carine Seiler allait être amenée à en prendre la présidence. Je venais de mener à bien une importante négociation avec l’université de Metz, de plus je présentais un gros avantage à leurs yeux pour mener l’UNEF-ID vers la réunification : celui d’être doublement atypique dans l’organisation : un scientifique avec un bout de parcours en grande école. » De surcroît, nouvel arrivé, il n’avait par la force des choses pas été associé aux querelles entre les deux organisations rivales et au sein de son propre syndicat.

À peine élu président de l’UNEF-ID, il dirige – du 23 au 25 juin – la délégation de son syndicat à l’assemblée générale extraordinaire convoquée pour que les militants se prononcent sur la réunification des deux UNEF. Karine Delpas, présidente de l’UNEF-SE (Solidarité étudiante), dirige – elle – la délégation de son syndicat, mais ne se porte pas candidate à la présidence de l’UNEF réunifiée.

Très attaché à l’indépendance de l’organisation dont on lui a confié la conduite, il rend sa carte du Parti socialiste dès qu’il est élu président. « Le responsable d’un syndicat ne doit pas être lié à un parti. Il doit entretenir des rapports politiques sains avec toutes les organisations démocratiques. C’est encore plus important depuis la réunification. L’UNEF est maintenant la seule organisation du mouvement social où toutes les sensibilités de la gauche coexistent, jusque dans l’équipe de direction. » Bien sûr cela implique, soupire-t-il, que le président « fasse souvent le grand écart entre les plus radicaux – proches de la Ligue communiste révolutionnaire – et les plus enclins à appliquer les réformes ». Pour autant, tient à préciser Yassir Fichtali, « cela ne signifie pas que mon rôle consiste à trouver le consensus minimum à tout prix, mais que nous considérons que ce qui nous unit est plus important que ce qui nous divise ».

Cette situation et cet état d’esprit ne sont, affirme-t-il, pas remis en cause par le départ, lors du collectif national du 22 février 2003, d’étudiants soutenus par la CFDT. Ce jour-là, des militants de la tendance dite « syndicale », ont annoncé qu’ils quittaient l’UNEF pour créer une nouvelle organisation étudiante. Le président de l’UNEF se dit peu affecté par cette péripétie qu’il analyse froidement « Nous avons été placés devant le fait accompli, ce qui dans le contexte actuel est extrêmement grave. Mais les grands équilibres de l’organisation sont préservés. Si je n’ai pas cherché à les retenir, c’est parce que ce départ est d’une certaine manière logique : aux temps de l’UNEF-ID, les militants de cette sensibilité traînaient la patte à l’idée de la réunification et dénonçaient ceux qu’ils jugeaient trop “radicaux” et qu’ils appelaient les “cryptomarxistes” de l’UNEF-SE. »

Volontairement en réserve du parti socialiste, Yassir Fichtali est souvent sollicité pour participer à tel ou tel groupe de réflexion. Mis en relation avec des représentants d’organisations maçonniques il se reconnaît « très impressionné par les capacités de travail d’un certain nombre de camarades lyonnais ». Mais il garde pour l’instant ses distances. Ses responsabilités lyonnaises et nationales l’ont amené «à rencontrer des gens très divers et à prendre du recul vis à vis des grandes idées et de ceux qui les proclament ». Car il a constaté « qu’il y a quelquefois loin des paroles aux actes » et il conclut : « désormais, il faut me convaincre ».

© Stanislas Maillard pour l’Information citoyenne – L’Archipel